Fertigation ou fertirrigation : définition et principe
Fertigation et fertirrigation désignent la même pratique : injecter des engrais solubles dans le réseau d’irrigation pour que l’eau les porte jusqu’aux racines. Le premier mot s’impose chez les techniciens et les fabricants ; le second reste courant dans les documents en français.
Le principe est simple. Des solutions mères concentrées sont préparées dans des cuves. Un injecteur les dilue dans l’eau d’irrigation selon un rapport fixé : un injecteur 1:100, par exemple, délivre 100 litres de solution diluée pour chaque litre de solution mère (FAO, 2013). La solution part ensuite vers les goutteurs.
Selon la FAO, tout système de fertigation repose sur trois éléments : des cuves d’engrais, une source d’eau et un système de distribution capable de mélanger engrais et eau dans les bonnes proportions, avec les pompes qui amènent la solution aux plantes (FAO, 2013).
Pourquoi fertiguer : ce que la pratique et la recherche montrent
En Tunisie, l’agriculture représente environ 76 % des prélèvements d’eau douce (Banque mondiale, donnée 2022). Chaque mètre cube d’irrigation doit donc travailler au mieux, et l’engrais qu’il transporte aussi. Avec un épandage classique, l’engrais est apporté en quelques passages, souvent loin des racines actives ; une partie est perdue par lessivage. La fertigation change la logique :
- apports fractionnés : de petites doses fréquentes, au rythme de la culture ;
- au plus près des racines : l’engrais suit le bulbe humide créé par chaque goutteur ;
- adaptation au stade : plus d’azote en croissance, plus de potassium au grossissement des fruits, par exemple ;
- moins de passages d’engins et moins de main-d’œuvre pour l’épandage.
Bien doser : stade, climat, engrais et cuves A/B
La FAO recommande de choisir la concentration, la fréquence et la dose selon le stade de la culture et le climat, car le rayonnement et la température commandent la transpiration (FAO, 2013). Elle conseille aussi de préférer les engrais simples aux engrais composés, afin d’ajuster chaque élément aux besoins de la culture, à la qualité de l’eau et au sol.
Pourquoi deux cuves ? Certains engrais réagissent entre eux une fois concentrés. La FAO décrit la solution courante : une cuve A avec les engrais calciques, une cuve B avec les phosphates et les sulfates. On évite ainsi la précipitation de phosphate ou de sulfate de calcium, qui bouche filtres et goutteurs (FAO, 2013). L’acide de correction du pH a souvent sa propre cuve.
La fertigation n’est pas une garantie en soi. Mal réglée, elle peut saler le sol, déséquilibrer la nutrition ou boucher le réseau. C’est précisément pour cela qu’on la mesure et qu’on l’automatise.

Plein champ ou hors sol : deux usages différents
En plein champ, au goutte à goutte, la fertigation complète la fertilité du sol : olivier, palmier dattier, agrumes, maraîchage de plein champ. Le sol garde une réserve et amortit les écarts. L’objectif est d’apporter le bon complément au bon moment, en s’appuyant sur une analyse de sol et d’eau.
Hors sol, la solution nutritive apporte toute la nutrition. La FAO souligne que, dans tous les systèmes hors sol modernes, fertilisation et irrigation forment un seul système (FAO, 2013). Le réglage doit être plus fin, et l’on suit aussi le drainage : volume et CE de l’eau qui sort des pains ou des sacs.
En circuit ouvert, la FAO recommande que la fraction drainée ne dépasse pas 25 à 35 % de l’eau apportée, pour limiter les rejets d’engrais (FAO, 2013). En circuit fermé, le drainage est récupéré, corrigé et réutilisé. Notre guide sur l’hydroponie intelligente détaille ces systèmes.
Le matériel : venturi, injecteur proportionnel, pompe doseuse, station de fertigation
Le choix de l’injecteur fixe la précision du dosage. Un venturi bien réglé rend service sur une petite parcelle ; une serre hors sol demande une station qui mesure en continu. Du plus simple au plus complet :
- Venturi : il aspire la solution mère grâce à une différence de pression. Peu coûteux et sans moteur, mais le dosage varie avec la pression et le débit. Pour les petites parcelles et les apports d’appoint.
- Injecteur proportionnel hydraulique : entraîné par le flux d’eau, il injecte une dose proportionnelle au débit. Précision correcte, coût moyen, aucune électricité nécessaire.
- Pompe doseuse électrique : dosage précis et pilotable par un automate. Coût moyen à élevé ; elle demande une alimentation électrique fiable.
- Station de fertigation : plusieurs canaux d’injection (cuves A, B et acide), mélange, sondes de CE et de pH en ligne, électrovannes par secteur. Coût élevé, précision maximale ; pour les serres et les grandes exploitations.
- Équipements indispensables autour de l’injecteur : filtration (à disques ou à tamis, et à sable pour une eau chargée), clapet anti-retour pour protéger la source d’eau, électrovannes et débitmètre par secteur.
Piloter par la CE et le pH : repères et limites
Deux mesures guident le dosage. La CE traduit la quantité de sels dissous : les engrais, mais aussi les sels déjà présents dans l’eau. Le pH conditionne la disponibilité des éléments et le risque de précipités.
Une consigne se fixe donc à partir de l’analyse de l’eau, pas d’un tableau générique. Et elle ne vaut que si les sondes disent vrai : une sonde de pH mal étalonnée fausse tout le dosage. Étalonnez régulièrement avec des solutions tampons, et contrôlez de temps en temps avec un appareil portatif.
- pH : en fertigation, l’eau est souvent acidifiée pour limiter les incrustations et maintenir le pH du substrat généralement entre 5,5 et 6,5 (FAO, 2013). Au-delà de 6,2, le phosphate de calcium précipite plus facilement.
- CE : la consigne varie selon la culture et le stade. Le concombre, sensible au sel, demande une CE de zone racinaire idéalement proche de 2,7 dS/m, sans dépasser 3 dS/m en serre méditerranéenne (FAO, 2013).
- Eau brute : sa CE s’ajoute à celle des engrais. Avec une eau saumâtre, fréquente dans le Sud, la marge disponible pour les engrais diminue d’autant.
Ce que l’automatisation change
Une fertigation intelligente remplace le réglage « à l’œil » par des consignes et des mesures, au sein d’un système d’irrigation intelligente. Elle ne remplace ni l’analyse de l’eau et du sol, ni le conseil agronomique, ni le tour de parcelle : elle libère du temps pour ces tâches.
La recherche progresse aussi sur la détection d’anomalies hydrauliques en temps réel, directement sur de petits calculateurs installés sur le terrain. Le fondateur de SESIT conduit de tels travaux avec Sup’Com (HydroNeuro, revue Sensors, 2026) ; les résultats publiés ont été obtenus sur banc d’essai en laboratoire.
Concrètement, un pilotage automatisé apporte :
- des consignes de CE et de pH par culture, par secteur et par stade ;
- un dosage proportionnel au débit réellement mesuré ;
- l’enregistrement de chaque apport, utile pour la traçabilité et les cahiers des charges ;
- des alertes en cas de dérive du pH ou de la CE, de cuve vide ou de débit anormal ;
- la détection des fuites et du colmatage par l’analyse des débits et des pressions ;
- le suivi et la commande à distance, depuis un téléphone.
Les erreurs fréquentes en Tunisie
La plupart des erreurs de fertigation se lisent dans les données avant de se voir sur la culture : une CE qui monte, un débit qui baisse dans un secteur. D’où l’intérêt d’un suivi continu. Sur le terrain, les mêmes erreurs reviennent souvent :
- ignorer la dureté de l’eau : une eau calcaire forme des précipités et colmate les goutteurs ;
- mélanger dans une même cuve des engrais incompatibles, comme le nitrate de calcium avec des sulfates ou des phosphates ;
- utiliser des engrais peu solubles, destinés à l’épandage, qui laissent des résidus ;
- surdoser « pour être sûr » : les sels s’accumulent dans la zone racinaire ;
- couper l’irrigation juste après l’injection : sans rinçage final, l’engrais stagne dans les tuyaux et favorise dépôts et algues ;
- négliger la filtration : selon la FAO, les matières en suspension ou dissoutes dans l’eau sont une cause majeure de colmatage des goutteurs (FAO, 2013) ;
- ne jamais étalonner les sondes.
Coût, aides et accompagnement SESIT
Le prix d’une station de fertigation dépend du nombre de secteurs, du nombre de cuves et d’engrais, du type d’injecteur, du niveau d’automatisation, de la filtration et du traitement de l’eau. Un venturi sur une parcelle et une station multicanal pour une serre n’ont rien de comparable. Chaque projet est chiffré après visite et analyse de l’eau.
Pour les aides, renseignez-vous auprès de l’APIA, qui gère les incitations de la loi n° 2016-71 portant loi de l’investissement, et du CRDA de votre gouvernorat pour le matériel d’économie d’eau en irrigation. Les taux et conditions évoluent : référez-vous aux textes en vigueur sur www.apia.com.tn.
Chez SESIT, la fertigation intelligente passe par TELMA. TELMA pilote l’irrigation et la fertigation : capteurs d’humidité du sol et débitmètres, vannes commandées zone par zone, dosage des engrais dans l’eau d’irrigation, détection des fuites et du colmatage, commande à distance. Dans le Sud, à Nefta, SESIT exploite depuis septembre 2026, avec le GDA Rmada, une station d’irrigation intelligente : vannes intelligentes, bassin connecté et suivi en temps réel.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre fertigation et fertirrigation ?
Aucune. Les deux mots désignent l’apport d’engrais dissous dans l’eau d’irrigation. « Fertigation » est le terme le plus employé par les techniciens et les fabricants ; « fertirrigation » reste courant dans les documents en français.
Combien coûte une station de fertigation en Tunisie ?
Le prix varie selon le nombre de secteurs, de cuves et d’engrais, le type d’injecteur, la filtration, le traitement de l’eau et le niveau d’automatisation. Un simple venturi coûte peu ; une station avec sondes de CE et de pH et pilotage à distance représente un vrai investissement. SESIT établit un devis après visite et analyse de l’eau.
Venturi, injecteur proportionnel ou pompe doseuse : que choisir ?
Le venturi convient aux petites surfaces et aux apports d’appoint, mais son dosage varie avec la pression. L’injecteur proportionnel suit le débit sans électricité. La pompe doseuse, pilotée par un automate, offre la meilleure précision. En serre ou en hors sol, visez une station qui mesure la CE et le pH.
Peut-on fertiguer des oliviers ou des palmiers dattiers au goutte à goutte ?
Oui. En plein champ, la fertigation complète la fertilité du sol, avec des apports fractionnés aux périodes clés : reprise de végétation, floraison, grossissement des fruits. Le calendrier et les doses se fixent à partir d’analyses de sol, d’eau et, si possible, de feuilles, avec un conseil agronomique adapté à la variété.
Quels engrais utiliser en fertigation ?
Des engrais entièrement solubles : nitrate de calcium, nitrate de potassium, phosphate monopotassique, sulfate de magnésium, chélates de fer, et un acide pour corriger le pH. Placez les engrais calciques dans une cuve et les phosphates et sulfates dans une autre. Évitez les engrais granulés destinés à l’épandage.
Comment éviter le colmatage des goutteurs ?
Filtrez correctement l’eau, acidifiez-la si elle est calcaire, ne mélangez pas d’engrais incompatibles et terminez chaque irrigation par un rinçage à l’eau claire. Purgez régulièrement les fins de rampes. Un suivi du débit par secteur repère un colmatage naissant avant que la culture n’en souffre.
Mon eau est salée : la fertigation reste-t-elle possible ?
Oui, mais avec moins de marge. La CE de l’eau brute s’ajoute à celle des engrais : la consigne doit en tenir compte. On privilégie les cultures tolérantes, on fractionne les apports et on prévoit un lessivage suffisant pour évacuer les sels. Au-delà d’un certain seuil, un dessalement par osmose inverse s’impose.
Peut-on automatiser une installation de goutte à goutte existante ?
Dans la plupart des cas, oui : on ajoute sur le réseau en place des électrovannes, des débitmètres, un injecteur pilotable et un boîtier de commande. L’étude vérifie d’abord l’état des conduites, la filtration et la pression. C’est souvent la voie la plus économique vers la fertigation intelligente.
Existe-t-il des aides de l’APIA ou du CRDA pour la fertigation ?
Des incitations existent : l’APIA gère celles de la loi n° 2016-71 sur l’investissement, et les CRDA traitent les aides au matériel d’économie d’eau en irrigation. Les taux et conditions dépendent du projet et changent avec les textes. Vérifiez sur www.apia.com.tn et auprès du CRDA de votre gouvernorat.
Faut-il une formation pour utiliser une station de fertigation ?
Une prise en main est indispensable : préparer les solutions mères, régler les consignes, étalonner les sondes, comprendre les alertes. Lors de chaque installation, SESIT forme l’équipe de l’exploitation et reste disponible pour l’assistance technique, à distance ou sur site.
Sources
- FAO (2013), Good Agricultural Practices for greenhouse vegetable crops – Principles for Mediterranean climate areas, FAO Plant Production and Protection Paper 217
- Banque mondiale, World Development Indicators : prélèvements d’eau douce pour l’agriculture, Tunisie (2022)
- APIA, incitations financières (loi n° 2016-71 portant loi de l’investissement)
- Somaali N. et al. (2026), HydroNeuro: A Data-Efficient IoT Sensing and Edge-AI Framework for Real-Time Hydraulic Anomaly Detection, Sensors 26(10)
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